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Découverte et exploration de la galerie de mine Allemande G-24 (1915)

Dernière mise à jour : 28 oct. 2021

ETE 2021 : l’Association ASAPE 14/18 confirme l’entrée de la galerie de mine allemande numérotée « G24 » enfouie à 2.80m dans une tranchée de première ligne allemande. Après avoir obtenu les autorisations nécessaires, 17 membres de notre équipe terrain procèdent à son ouverture et plongent dans ce réseau souterrain allemand…

Une immersion de 106 ans en arrière, au cœur de cet ouvrage resté intact, véritable vestige de la guerre de mines dans l’Oise. Emotion garantie pour toute l’équipe terrain d’ASAPE d’être les premiers depuis plus de 100 ans à pénétrer dans ce lieu.

Staff ASAPE - "Wald Eck" - Aout 2021


Notre mission : Ouvrir la galerie de mine « G24 », l’analyser et prendre toutes les mesures nécessaires pour en restituer le plus fidèlement son tracé. Cet objectif s’inscrit dans un projet à long terme d’analyse globale et inédit des travaux de mines sur cette portion du front.

L’emplacement est confirmé très rapidement par l’équipe : Un vide souterrain rectiligne est détectable via la surface et un sondage terrain confirme une grande quantité de fil barbelé enfoui à 1m50 de profondeur.

La présence du barbelé de guerre est couramment constatée par l’ASAPE a l’entrée des abris, tunnels ou bien encore des sapes. C’est souvent le résultat de la remise en état des anciens champs de bataille dans les années 1920. A cette époque, la façon la plus simple de boucher les cavités consistait à jeter, à l’entrée des trous, les « déchets » de la grande guerre (barbelés, piquets, armes, voire parfois les ossements) et d’ensuite les recouvrir de terre.


Après avoir informé ma D.R.A.C ainsi que le propriétaire et la Mairie, notre équipe engage les travaux à l’aplomb des barbelés et du vide détecté. A un peu plus de 1,50m, les « entremêlements » de barbelé jetés sont visibles. Un tire-fort est alors utilisé pour les extraire en toute sécurité, et sans blesser le personnel de l’équipe. Ensuite vient la découverte de nombreux piquets servant à maintenir en place le réseau de barbelés. Ce sont les fameuses « queues de cochon ». 1h15 après le début des travaux, la profondeur de 2m80, correspondant au fond de la tranchée allemande de la première ligne, est atteinte.



Le plafond de l’entrée de la galerie de mine G24 apparaît alors. Bien fermée par ces barbelés et ces piquets, la terre n’a pas obstrué la galerie. C’est donc une perspective d’une quinzaine de mètres sur une galerie descendante qui s’offre à notre vue.

Découverte du départ de la galerie G24.


Durant plusieurs heures, l’équipe procède à la ventilation de cette structure souterraine, fermée depuis maintenant 106 ans. Un binôme de l’ASAPE s’équipe alors pour explorer cette galerie. En liaison radio avec la surface et équipé de détecteurs multi gaz, nous progressons doucement d’une dizaine de mètres et rencontrons une première intersection.


Les premiers graffitis de soldats sont présents : des cœurs, des noms et surtout un numéro de régiment : IR94. [Infanterie

-RegimentGroßherzogvon Sachsen (5.Thüringisches) Nr. 94] présent sur ce secteur du 12 Octobre 1915 au 07 Mai 1916. Ces hommes ont laissé également des dates précises : 18 et 19 Mars 1916, ainsi que le numéro de leur compagnie : 07.Komp et 10.Komp.




Nous progressons dans un rameau à droite. Ce dernier est quasi parallèle à la galerie principale mais descend sur environ 10m. Au fond : une première chambre d’explosion de dimension classique (1.50M de hauteur sur 1m de large et 1.60 de long).

Elle pouvait contenir un peu plus d’1 tonne d’explosifs. Le plan dressé par l’ASAPE à l’issue de cette journée montre que cette chambre se situe quasiment sous la galerie principale (à environ -2m). L’utilité de cette galerie ne semble pas au premier abord évidente. Nous verrons plus loin son supposé rôle.


En remontant vers l’intersection, nous constatons que les soldats ont pris soin de réaliser des marches pour faciliter leur accès au fond de la galerie, mais nous avons constaté que la majorité de celles-ci avaient été érodées en leur milieu par une multitude sacs de gravats qui ont été traînés vers la sortie, de sorte que cela ressemble aujourd’hui à un toboggan.


Sur cette portion, les vestiges jonchent le sol et les murs. Au sol : des bouteilles allemandes de vins et de crémant ainsi que du matériel militaire divers. Sur les murs, les isolateurs en porcelaine sont toujours en place, fixés sur leur bois d’origine en parfait état de conservation. Le câblage a toutefois totalement disparu. Des fixations pour les conduits de ventilation sont encore en place tout le long de la galerie principale. L’ASAPE ne retrouvera aucune de ces conduites dans la Galerie G24. De toute évidence, elles ont été retirées méticuleusement.


Peut-être pour les installer dans un nouveau projet souterrain ? Ou l’abandon de la guerre des mines sur le secteur durant l’année 1916, a-t-il eu raison de cette ventilation ?


De retour dans la galerie principale, des vestiges de marches creusées permettent de faciliter les passages où la pente est importante. La hauteur sous plafond varie entre 1.20m à 1.50m. Nous découvrons une petite niche à 17m de l’entrée. Cette dernière devait contenir du matériel et de l’outillage. Nous retrouvons des traces d’explosif incrustées sur les parois vestiges des fonds de forages où étaient placées les charges destinées à percer la matière et non loin de là, un vestige de sac d’explosif fossilisé en toile de jute est retrouvé à même le sol.

Vestiges de sac d'explosif découvert fossilisé au sol de la galerie.


Toujours aucun problème d’oxygène pour le binôme de l’ASAPE. Tous les voyants sont au vert pour continuer l’exploration….


Après avoir parcouru 43 m, nous arrivons sur un palier. A notre droite nous découvrons une magnifique galerie enveloppe d’une vingtaine de mètres parfaitement taillée en ogive. Nous tenons désormais debout avec une hauteur sous plafond d’1m75 sur 1m20 de large.


Non loin de là, une autre galerie aux dimensions identiques s’ouvre sur la droite sur une vingtaine de mètres de longueur. C’est dans cette dernière que nous découvrons aux murs une série de petits panneaux en bois, avec les inscriptions au crayon de bois des pionniers allemands. Le bois est intact, malgré 106 ans passés sous terre. Lors de la restauration nous comprenons qu’il s’agit d’indications destinées aux Pionniers sur le nombre de mètre parcourus. Morceaux de bois que nous pensons provenir de caisse d’alcools. (Vins, crémants ou champagne…)




Au fond de cette galerie en construction, nous découvrons le travail des pionniers. L’environnement donne l’impression que les Allemands viennent juste de quitter les lieux !.

Un enrouleur de fils est encore au sol et dans le front de taille (fin de la galerie) nous découvrons les charges d’explosifs et leurs câblages électrique en place sur le front de taille.


Seule la charge la plus haute a été mise à feu. Les 4 autres sont toujours au fond des trous de forage à une cinquantaine de centimètre de profondeur.

De retour dans la galerie principale nous continuons à descendre en profondeur en prenant une très légère courbe à gauche. Arrivé au fond, une petite galerie perpendiculaire de 8 m qui traverse une strate rocheuse beaucoup plus friable mène à la chambre d’explosion N °2…

Ces dimensions sont impressionnantes : 1m75 de hauteur sur 1.50 de large pour 3m de profondeur, cela représente un volume impressionnant de 8m3. Nos calculs permettent d’estimer qu’une quantité de 4 tonnes d’explosif peut y être placé.


Nous estimons que la profondeur maximale atteinte par cette galerie est de -27m. Ce qui en fait, sur le secteur, la plus profonde et la plus volumineuse, jamais réalisée.

Aucun masque* (*poutres de bois encrées dans la paroi de la galerie servant à comprimer le bourrage) n’a été réalisé, ni même tracé dans cette galerie profonde.

Ce qui démontre qu’elle n’a jamais était inquiété par les forces françaises et/ou qu’aucune action ne fut envisagée.


La galerie G24 avance d’environ 50 m à partir de la première ligne allemande vers les Français. En son extrémité, elle se trouve alors à une profondeur de -27m sous terre et seulement 22m de la première ligne française (Sur son tracé du premier trimestre 1915. Par la suite les Français reculeront la première ligne de quelques dizaines de mètres). Mis bout à bout, l’ouvrage souterrain G24 offre 122m de galerie, sur trois niveaux de profondeur. (- 13m, -18m et -27m)


En restituant sur le papier les mesures prises, nous comprenons que l’aile gauche allemande ne présente aucun intérêt ou aucun danger ne les menaces. Les allemands sont donc parfaitement au fait que l’unique travail souterrain ennemi se situe à leur droite. Ce que nous confirmons aux vu des archives du Génie Français.

La chambre N°1 est trop en retrait pour avoir une action contre les travaux français.

Par contre, les deux galeries de droite peuvent - au besoin - avoir une action offensive contre les travaux adverses. La galerie la plus à droite à 260° se dirige vers les travaux allemands de G23 ce qui au besoin pourrait contrecarrer toute action française face à l’un ou à l’autre de ces ouvrages. Cette galerie est une galerie dite « enveloppe » (prenant l’ennemi par le travers). De là, ils peuvent attaquer au besoin les travaux de leur adversaire.


La menace Française reste tout de même « relative ». En effet la galerie française la plus proche de G24, débutée en Février 1915 est comprise à une profondeur de -5.10m (au départ) à -9.30m (au plus près des Allemands.) Malgré sa grande longueur (77m), cette galerie française passera largement à côté de G24 Au bout de cet ouvrage français, une petite chambre d’explosion est finalisée au premier trimestre 1916 pouvant contenir 400kg d’explosif... L’historique du Génie Français, fait apparaître que dès mars 1915 les sapeurs Français se sont focalisés sur des bruits entendus provenant de la galerie G23, voisine de notre galerie G24.Dès lors nous pouvons supposer que la Galerie G24 est déjà terminée, car aucun bruit n’est entendu dans son secteur à partir du mois de mai.


Les Français étaient loin de s’imaginer des innombrables travaux souterrains ennemis face à eux.

Le sol calcaire extrêmement conducteur des sons provenant des pioches et autres engins a peut-être leurré les sapeurs français ?

Au vu de la carte des travaux de mines on constate qu’à la droite de la galerie française les tranchées adverses s’éloignent sérieusement rendant par ce fait cette guerre souterraine inutile.

C’est probablement ce qui pousse les Français à s’orienter vers la gauche.


Nous constatons que « l’ouvrage » G24 (Galerie principale + les deux chambres d’explosion) n’a finalement trouvé aucun objectif à détruire (1915) du moins pour la plus profonde. En effet, aucun travail souterrain ennemi n’a donc pris la direction de cette position allemande durant la guerre de mines du secteur.


Cependant, il semble que les Allemands ont tentés d’attirer l’attention des Français dans leur direction. Plusieurs constatations sont là pour l’attester, au bout de la galerie de droite, ou les charges sont encore en places, les forages sont d’environ 50cm et une seule charge a été donnée, alors que lors des travaux de percement des galeries ces forages sont toujours enfoncés à plus d’un mètre. Ceci est contrôlable dans G24.


Pourquoi ne pas avoir fait exploser les charges restantes s’il était question pour eux d’avancer ?


Plus surprenant, il se trouve que le Pionnier a piqueté et pioché, avec peu de puissance le front d’attaque de cette galerie. Action tout à fait inutile sur une paroi destinée à sauter. Il en ait de même dans la galerie de gauche se dirigeant plein sud. Ce même constat a été fait dans la chambre N°1. Il apparait donc de par ces faits que le pionnier a voulu attirer le sapeur à sa portée. Les écoutes françaises signalent bien le 2 avril 1915 des bruits de pioches et des explosions éloignées à droite et à gauche, donc provenant de G23 et de G24.

Les travaux « primaires » peuvent donc être mis au crédit des hommes du 3/Bataillon du GR89 (GroßherzoglichMecklenburgische Grenadier-Regiment Nr. 89) supervisé par le Pionier Bataillon N°9 dans une période comprise entre le 30 septembre1914 et le 12 Octobre 1915.


Bien que nous n’ayons pas retrouvé de traces de ce régiment dans cette galerie, la profondeur atteinte (-27m) et le volume de la chambre nous laissent penser que nous sommes en présence de travaux majeurs n’ayant une utilité qu’uniquement lors de l’apogée de la guerre des mines du secteur- soit au premier semestre 1915-Une trace rupestre dans la galerie principale notée « 15 » pour 1915, conforte l’idée d’une construction en 1915.


Les autres traces, en majorité, sont datées « 1916 » et signées « IR94 »

Ce dernier régiment relève bien les hommes du GR89 dans la nuit du 12 Octobre 1915 et occupe le même secteur jusqu’au 07 mai 1916.


Seuls les travaux des deux galeries-enveloppes sont l’œuvre des hommes de l’IR94 au printemps 1916. Nous avons retrouvé les jalons en bois encore en place dans les parois signées par ce régiment.


Cette découverte démontre que les derniers travaux entrepris dans cet ouvrage sont bien devenus de nature défensive. C’est un parfait exemple du changement de stratégie adoptée par l’armée allemande (comme française) suite de la stérilité de la guerre des mines. Dès le printemps 1916, Allemands comme Français, n’entreprennent plus la continuité d’ouvrages souterrains majeurs pour miner l’ennemi. Leurs forces respectives sont engagées dans un autre secteur prioritaire du front (Verdun). Dans ces galeries des systèmes d’écoute (parfois automatisés via la surface, pour les Allemands) sont installés afin de surveiller/d’écouter l’ennemi.


Notons que les premiers occupants allemands du secteur (GR89) connaîtront – sur le secteur – 33 explosions de mines, contre 11 pour ceux qui les relèvent (IR94). La derrière explosion de mine sur le secteur est daté du 13 Juin 1916 - 7h55 à l’initiative des Français pour neutraliser des travaux allemands.


Pour conclure, nous avons regroupé nos relevés avec ceux de l’historien Jean Jacques GORLET, auteur d’un ouvrage sur la Guerre de mines dans l’Oise, qui pour l’occasion, avait pris la tête de notre groupe de recherche.

C’est ainsi que nous avons déduit qu’en ce printemps 1916, les soldats de l’IR94 auraient pu continuer les travaux de jonction entre la galerie-enveloppe de G24 et la galerie voisine provenant de G23. Mais la distance entre les deux est encore bien grande, le personnel qualifié se fait rare et à quoi bon les Français sont encore loin. Ces travaux sont donc restés inachevés.


Vous pouvez découvrir les vestiges restaurés de la Galerie G24 à la Mairie de Moulin Sous Touvent, 2 rue du General Collardet – 60350 – aux heures d’ouvertures.

Découvrez également dans quelques jours sur notre page un reportage vidéos complet sur l’exploration de cette galerie de mine.


L’équipe ASAPE - Juillet 2021 –

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