Le 10RI dans les galeries du PUITS V en 1918.
- Staff ASAPE

- 15 août
- 6 min de lecture

Si indéniablement les 158 traces rupestres relevées dans le puits de mines N°V sont en rapport avec son creusement et son utilisation entre février 1915 et mars 1917 et sont de ce fait soit des repères topographiques, soit des patronymes de sapeurs -mineurs de la compagnie M7, deux traces sont quant à-elles totalement différentes
Elles se situent à 38m du bas du puits d’accès, à l’intersection entre la galerie V principale, et ses rameaux de gauche et de droite.
Nous retrouvons sur l’angle gauche, deux références au 10 ème régiment d’infanterie (10 ème RI) en date du 4 août 1918.
Que font donc les noms de ces 2 soldats à cet endroit ? qui plus est, à une date où - en théorie- les lieux sont abandonnés car l’utilité des galeries de mines est devenue obsolète….

Grâce aux archives militaires françaises notamment le JMO (journal de marches et opérations) du régiment nous avons toutefois, une base de réponse de notre questionnement.
Le 10 régiment d’infanterie arrive sur le secteur dans la matinée du 1 er juin 1918, et prête mains fortes aux troupes déjà en place. Le régiment se positionne autour de la ferme des Loges et de ferme Neuve, il s’agit là du 1er bataillon. Le second bataillon est lui en réserve à la maison du garde à Tracy-le-mont et le troisième en position autour du hameau de Bernanval. Les principales carrières souterraines anciennement à l’ennemi et situées à Puisaleine sont occupées par les diverses unités françaises. Elles servent alors de PC et bien sûr de casernement pour les hommes.
Nous retrouvons encore de nos jours différentes traces rupestres qui témoignent de l’occupation de ces lieux par les divers régiments français et allemands. Toutefois, il est assez rare de relever des traces de 1918.

La ligne de front a quant à elle, totalement changée depuis le retrait allemand de mars 1917 et suite au retour en force du printemps 1918 des forces ennemies, l’Etat-major français décide de fixer de nouveau l’adversaire dans une nouvelle ligne de résistance et de stopper son avance ici même pour la seconde fois ! (La première étant datée à septembre 1914…)
Au cours du mois de juin les assauts dans les deux camps sont multiples, tout comme les tirs d’artillerie (77, 105 et 150 mm) mais également les attaques de l’aviation avec le largage de nombreuses bombes.
L’ordre toutefois pour le 10 régiment d’infanterie est de tenir dans une zone plus restreinte d’environ 3 kilomètres avec 20 petits postes dits de combats (mitrailleuses essentiellement). Les patrouilles de part et d’autre sont multiples, les journées meurtrières.
Juillet 1918 voit peu d’évolution, si ce n’est encore une fois, une réduction de la zone d’activité du 10 ème RI. Elle se résume à tenir une ligne de front d’environ 1 kilomètre. Elle se situe sur les anciennes premières lignes françaises de la guerre de position de 1914-1917. Le premier bataillon de ce régiment va justement occuper une zone dans laquelle sapeurs/mineurs français et pionniers allemands se sont livrés à une guerre de mines quelques mois plus tôt. A l’été 1918, les différents ouvrages liés à cette guerre souterraine sont encore accessibles (par puits pour les ouvrages français, par une pente douce pour les allemands).

Ces nouvelles positions ne changent rien dans les échauffourées, elles sont tout aussi nombreuses ! Une patrouille française a même l’audace - au soir du 15 juillet 1918 - d’exécuter un coup de mains sur les positions avancées allemandes, mettant en fuite l’adversaire. Ce dernier perdra en plus de 2 précieuses mitrailleuses, un bonnet de police mais aussi….
un simple portefeuille qui permettra au Colonel du 10 ème RI de déterminer avec certitude l’unité allemande face à lui, en l’occurrence l’IR173 (Lothringisches infanterie-Regiment Nr.173).

L’IR173, a comme ville de garnison : Metz.
C’est un régiment qui connaitra sur le front de l’Ouest : la bataille de Verdun, La bataille de la Somme et enfin une guerre de mines intense dans l’Argonne. Ce régiment et ses pionniers sont d’ailleurs à l’origine en 1916 d’un célèbre ouvrage souterrain de liaison : le Kaiser Tunnel, long de plus de 300m.
Après quelques mois sur le front de l’Est, l’IR173 est de retour en France en mars 1918 pour participer à l’offensive allemande du printemps 18. C’est dans ce cadre, qu’en août 1918, il se retrouve en face à face avec le 10RI.
Rappelons-le, l’objectif de cette grande offensive allemande, est de couper les lignes des alliés à l’endroit où les forces britanniques et françaises ont fait leur jonction : La Somme.

Nous avions d’ailleurs retrouvé une pierre tombale d’un soldat de ce régiment dans la commune de CAISNES, celle du soldat de Wilhelm HEYNE. Elle fut remise au Volksund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK), pour être installée auprès de la sépulture définitive de ce dernier dans la nécropole de Nampcel en septembre 2023.
Les tirs de harcèlement par obus (explosifs et toxiques), par bombes sont toujours aussi soutenus. De jour comme de nuit, en premières lignes comme à l’arrière ! 10 000 semble être le chiffre retenu pour la quantité de projectiles lancés sur les bataillons du 10 Régiment d’Infanterie.

Nous savons que l’artillerie allemande qui accompagne – entre autre - l’IR173 va utiliser 20% d’obus chimiques de type « croix bleu » (Blaukreuz) qui sont des obus de 150mm chargés au diphénylchloroarsine. Ils sont aussi appelés par les allemands « Clark1 ». C’est un nouvel agent chimique qui pénètre les masques à gaz et cause d’intenses vomissements. Ce résultat force le soldat touché à retirer son masque à gaz...
En réalité, ces 20% d’obus « croix bleu » cachent l’utilisation d’autres gaz de combat. Le soldat ayant enlevé son masque à gaz est alors atteint par les substances d’autres obus chimiques. Dans des bombardements du mois d’août 1918, ces obus de type « Croix bleu » seront accompagnés d’obus chargés à l’Hypérite - le tristement célèbre gaz moutarde -.
C’est donc dans ces conditions que « nos » deux soldats du 10 ème régiment d’infanterie, partagent leur quotidien avec leurs camarades de combat au sein des tranchées de nouveau utilisées mais surtout avec de nouveaux boyaux creusés!
Le 4 août 1918, ne déroge pas à la règle, la journée verra elle aussi « sa dose » d’échanges de munitions entre les belligérants, essentiellement entre 13 h et 23 h. Toutefois ce jour-là, aucun décès ne sera relevé (c’est d’ailleurs le cas depuis le 25 juillet). Ce sera pourtant en date de ce 4 août 1918 que les soldats de seconde classe LAMOUREUX et JIQUELLE décideront une incursion dans les galeries de mines situées au fond du puits V, profond de 11m et long de 171m.
Alors simple abri le temps d’un bombardement pour nos 2 protagonistes ?
Fougue de leur part au cours d’une accalmie ?
Curiosité, pour découvrir un monde souterrain qu’ils ne connaissent pas ? De surcroît, une galerie de mine ?
Instruction d’un supérieur ?
Les possibilités sont certes conséquentes et sujet à discussion mais quoiqu’il en soit aucun ordre n’apparaît pour une quelconque nécessité de travail de leur part au fond du puits de mines N°V. De toute évidence la galerie est inoccupée et n’a en cet été 1918 plus aucune utilité militaire. Il est donc plus que probable, que cette descente à leur initiative le fut pour une simple visite.

L’endroit choisi pour écrire leurs patronymes n’est pas anodin… Ils vont laisser traces de leur passage à une jonction de 3 embranchements de galeries, sur un angle où sont déjà présents d’autres graffitis et notamment ceux qui auparavant avaient œuvré à la construction ou à des écoutes souterraines dans la galerie du Puits V.
Nos visiteurs du moment l’auront remarqué et vont rajouter le leur - signe de leur passage - tout en préservant ceux de leurs prédécesseurs laissés entre 1915 et 1917.
Paradoxe de l’histoire, les 2 « pèlerins » du puits V, copains indéniables sur le front pouvons-nous penser, se verront le soir du 18 août, blessés tous les deux, ensemble lors de l’assaut français sur les positions allemandes et qui sera le prélude du recul définitif des troupes du Kaiser à partir du 20 août.

Leurs empreintes sur les parois calcaires du puits V pourraient être considérées parmi les dernières si ce n’est les TOUTES DERNIÈRES traces laissées par des combattants dans ce petit secteur de l’Oise.
L’EQUIPE ASAPE 14-18

















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