Du Grand Empire à la Grande Guerre...
L’histoire de la « Tour du Renard »
Le dernier mystère du STRELITZ-SCHACHT enfin révélé !

C’était l’un des derniers mystères encore enfouis dans les profondeurs de la carrière souterraine de la STRELITZ-HÖHLE : une représentation rupestre d’une tour de guet, jusqu’alors inconnue, qui dominait l’un des ouvrages les plus remarquables laissés dans les entrailles de l’Oise par les hommes de l’IR 94 : le « Puits STRELITZ ».
Souvenez-vous : en 2021, nous avions travaillé sur l’identification du château sculpté au pied du puits STRELITZ. Alors que des historiens avaient conclu qu’il s’agissait d’une représentation rupestre de la ville de Strelitz, la découverte d’archives photographiques avait permis d’identifier ce château comme étant celui de WARTBURG.
Située en plein cœur du Land de Thuringe, cette forteresse nous avait alors conduits à conclure qu’il s’agissait d’une œuvre pariétale réalisée par les hommes du régiment IR 94, eux-mêmes originaires de ce Land.


Ce régiment était présent dans cette carrière entre octobre 1915 et mai 1916, et l’observatoire d’artillerie situé à proximité de l’œuvre fut achevé entre décembre 1915 et janvier 1916. Ainsi, tout concordait pour attribuer cette œuvre à ces hommes.
L’administrateur du château en Allemagne avait d’ailleurs confirmé que l’œuvre représentée sur une paroi calcaire de la STRELITZ-HÖHLE de l’Oise, était bien une représentation du château de Wartburg.
Comme nous vous l’avions présenté lors de notre précédente étude consacrée à la forteresse de WARTBURG, en 2021, c’est dans celle-ci que MARTIN LUTHER entreprit la traduction du Nouveau Testament du grec vers l’allemand, un travail qui eut une influence considérable sur la langue allemande écrite. Par la suite, Luther deviendra l’une des figures fondatrices du protestantisme.

Ainsi, lors de l’entrée en guerre de l’Allemagne en 1914, une majorité des soldats allemands
sont issus des différentes confessions protestantes, luthériennes ou réformées.
Autre élément intéressant concernant le château de WARTBURG : le 18 octobre 1817, environ 500 étudiants et professeurs venus de différentes universités allemandes se réunirent dans ce château. La date choisie n’était pas anodine : il s’agissait alors du 4e anniversaire de la bataille de Leipzig, qui s’était déroulée du 16 au 19 octobre 1813.
Cette bataille, également appelée la « bataille des Nations », opposa les forces napoléoniennes aux armées coalisées de l’Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la Suède. La défaite française contraignit Napoléon à battre en retraite vers la France. Cette bataille brisa l’emprise de l’Empereur sur les territoires germaniques et contribua directement à la chute de son système impérial, avant son abdication en 1814.
Ainsi, avant même le déclenchement du premier conflit mondial, le château de WARTBURG était devenu à la fois un monument historique et un élément important de la construction de la mémoire allemande.
Cette forteresse est associée à Martin Luther, mais le nom « Wartburg » évoque également directement le célèbre cantique luthérien : « Ein feste Burg ist unser Gott », que l’on peut traduire par : « C’est un rempart que notre Dieu ».
Il est alors légitime d’avancer une nouvelle hypothèse : celle d’une possible analogie entre la forteresse de WARTBURG et la STRELITZ-HÖHLE, qui, entre octobre 1914 et mars 1917, est transformée par les forces allemandes en une véritable forteresse souterraine dans les sous-sols de l’Oise.

Concernant la représentation de cette mystérieuse tour de guet, située aux côtés de celle du château de WARTBURG dans la STRELITZ-HÖHLE, nous avions conclu que cette trace rupestre devait être totalement indépendante de la représentation principale du château…
A l’époque, nos recherches géographiques n’avaient permis d’identifier aucune tour de guet médiévale aux abords de Wartburg, laissant ainsi nos recherches en suspens.

Néanmoins, nous avions la certitude que cette trace rupestre était l’œuvre des hommes du régiment IR 94,alors en cantonnement dans la STRELITZ-HÖHLE entre octobre 1915 et mai 1916.
Nous avions alors inventorié les maigres indices présents sur cette représentation : une petite porte située à la base de la tour ainsi qu’une unique fenêtre.
Au vu du nombre de tours de guet médiévales encore présentes en Allemagne, il était presque impossible d’en identifier une avec certitude. Les recherches, restées au point mort depuis 2021, prennent une nouvelle tournure à la fin de l’année 2026 lorsque, « fortuitement », l’analyse d’un site voisin de la STRELITZ-HÖHLE permet d’isoler un indice sérieux.
o La FUCHSTURM-Stellung : l’indice décisif
C’est lors de l’étude du PRESSENTIN-JOHANNSSEN-TUNNEL à l’été 2026 que nous avons trouvé un indice majeur.
Lors de cette analyse, l’équipe ASAPE révèle que l’unique sortie en surface de ce tunnel donnait accès à une position dénommée par l’occupant : « FUCHSTURM-Stellung » — « Position de la Tour du Renard ».
· Retrouvez l’analyse du Pressentin-Johannssen, un tunnel long de 185 mètres dans la Friedrich-Franz-Höhle, à cette adresse :
· Retrouvez la numérisation 3D complète de la Friedrich-Franz-Höhle et du Pressentin-Johannssen-Tunnel à cette adresse :
Les diverses sources historiques en notre possession confirment que cette position fut aménagée par les hommes de l’IR 94 afin d’y installer une mitrailleuse antiaérienne à la fin de l’année 1915.
Pour rappel, ce sont également ces hommes de l’IR 94 qui sont à l’origine de la gravure du château de WARTBURG dans la STRELITZ-HÖHLE, située à moins de 1 000 mètres de cette position.
o Mais à quoi fait donc référence le nom de la « Tour du Renard » ?
À la différence d’autres positions allemandes dont les noms font référence soit à la patrie allemande, soit aux grands officiers des régiments, la « FUCHSTURM-Stellung » laisse penser qu’il pourrait s’agir d’une référence beaucoup plus locale.
En renseignant le mot « FUCHSTURM » sur un moteur de recherche, nous découvrons, dès les premiers résultats, des images d’une tour de guet médiévale identique à celle gravée sur les parois de la STRELITZ-HÖHLE !

Cette tour possède les mêmes caractéristiques que celles relevées par l’ASAPE sur la trace rupestre : une porte à la base de la tour, surmontée d’une unique fenêtre.

Un élément final dissipe les dernières incertitudes : la tour se trouve sur les hauteurs de la ville de JENA, qui se situe en plein cœur du Land de THURINGE, d’où sont issus les hommes enrôlés dans l’IR 94, présents dans le secteur de Puisaleine entre octobre 1915 et mai 1916.
Tout concorde… VOICI DONC NOTRE TOUR DE GUET MYSTÉRIEUSE !
Il s’agit de la tour de guet médiévale de la ville de JENA, prénommée « FUCHSTURM ».
Cette tour, d’une hauteur d’environ 30 mètres, se situe sur les hauteurs de la ville de Jena, à une altitude d’environ 375 mètres. Il s’agit d’un vestige du donjon médiéval de l’ancienne Burg Kirchberg, dont l’histoire remonte au Moyen Âge. Burg Kirchberg désigne l’ancienne forteresse médiévale qui se trouvait sur le Hausberg, à l’emplacement où se dresse aujourd’hui le Fuchsturm.
Pourquoi les soldats du régiment IR 94 ont-ils représenté cette FUCHSTURM sur les parois calcaires de la STRELITZ-HÖHLE ?
Nous aurions pu rapidement conclure que les hommes de ce régiment, nostalgiques des monuments de leur Thuringe natale, auraient gravé ici, lors de leur cantonnement dans la STRELITZ-HÖHLE, les principaux monuments de leur région.
Tout d’abord avec le château de WARTBURG, puis avec le FUCHSTURM de Jena.
Cependant, tout comme pour la représentation du château, nous pouvons voir dans cette « Tour du Renard » d’autres symboliques…
o Tout d’abord, intéressons-nous à la ville de JENA avant la Grande Guerre
Il s’agit de l’une des principales villes de Thuringe. Elle se trouve encaissée dans la vallée de la Saale, en plein cœur de l’Allemagne.
JENA prend le nom d’IÉNA dans les documents français. Dès lors, cette ville revêt une importance toute particulière pour les passionnés d’histoire de France.
Pour cause : le 14 octobre 1806, c’est sur les hauteurs de cette ville que se déroule l’un des affrontements majeurs des guerres napoléoniennes : la bataille d’Iéna. Elle oppose les forces françaises menées par l’Empereur en personne à une partie de l’armée prussienne. Elle se conclut par une large victoire de Napoléon. Simultanément à cette bataille, les Français remportent un second affrontement, tout aussi décisif : celui d’Auerstaedt.

Cette double victoire porte un coup majeur à la puissance militaire prussienne et conduit à l’occupation d’une grande partie des territoires germaniques, dès 1806.
Ces événements constituent un traumatisme majeur pour la Prusse et laissent une empreinte profonde dans la mémoire allemande : celle de la défaite et de l’occupation de leur territoire par les Français.
Sept années plus tard, avec la bataille de Leipzig, également appelée la « bataille des Nations », le cours de l’histoire se renverse : les armées coalisées, auxquelles participent les forces allemandes, infligent une défaite majeure à Napoléon et contribuent à la libération progressive des territoires germaniques.
De génération en génération, le souvenir de ces guerres nourrit un puissant sentiment national et, dans certains milieux, une hostilité durable envers la France.
Lorsque les armées se dressent à nouveau en 1914, ce ne sont donc pas seulement deux États qui se retrouvent face à face : derrière les soldats se réveillent aussi les souvenirs d’un siècle de rivalités, de défaites, de revanches et de nationalismes.

C’est pourquoi l’ombre de Napoléon plane encore sur les champs de bataille de la Grande Guerre, et notamment dans la STRELITZ-HÖHLE, avec les traces rupestres de la citadelle de WARTBURG, en lien avec la mémoire de la bataille de LEIPZIG, et celle du FUCHSTURM, qui pourrait faire écho à la mémoire de la bataille d’IÉNA.
o La ville de JENA et le FUCHSTURM durant la Grande Guerre :
Durant la Grande Guerre, le FUCHSTURM de Jena reste un monument à forte dimension historique, d’autant plus pour les hommes de l’IR 94, dont certains éléments ont leur garnison dans la ville de Jena avant 1914.
Pour rappel, ce régiment d’infanterie, le 5. Thüringisches Infanterie-Regiment Nr. 94, appartient à l’armée prussienne et fait partie de la 38. Infanterie-Division, dont l’état-major est à Erfurt.

Le régiment est réparti entre plusieurs garnisons thuringiennes, notamment
Jena → 5. Thüringisches Infanterie-Regiment Nr. 94
Erfurt → 3. Thüringisches Infanterie-Regiment Nr. 71
Gotha → 6. Thüringisches Infanterie-Regiment Nr. 95
Gera → 7. Thüringisches Infanterie-Regiment Nr. 96
L’IR 94 est tout d’abord envoyé en Belgique avant d’être transféré sur le front de l’Est à la fin de l’année 1914. Il relève ensuite, en octobre 1915, le GR 89 dans le secteur de Puisaleine, en France.

La carrière souterraine de la STRELITZ-HÖHLE constitue alors une véritable citadelle souterraine, où est cantonné un bataillon complet, soit environ 1 000 hommes selon les éléments dont nous disposons.
Pendant que les hommes originaires du Land de Thuringe sillonnent les champs de bataille des fronts de l’Est et de l’Ouest, des campagnes de dons s’organisent en Allemagne afin d’améliorer les conditions de vie des hommes partis au front.
Ainsi naissent en Thuringe, mais également partout dans l’Empire allemand, les Kriegsnagelungen, littéralement : « clouages de guerre ».
Le principe était assez simple : on fabriquait une sculpture ou un objet en bois, souvent une statue, un blason, une croix, un monument ou un symbole local.
Les habitants pouvaient ensuite acheter le droit d’enfoncer un clou dans l’objet. L’argent récolté servait généralement à financer des œuvres de guerre : aid e aux soldats, soutien aux familles de combattants, Croix-Rouge, etc.
Ces Kriegsnagelungen se sont répandus dans tout l’Empire allemand à partir de 1915. Ils permettaient de transformer un symbole local en instrument de collecte de fonds destinés aux œuvres de guerre.

Dans la ville de JENA, où se trouve la garnison de l’IR 94, le symbole « local » réalisé en bois est tout trouvé… Il s’agira - bien évidemment - du FUCHSTURM, qui prendra le nom d’« Eiserner Fuchsturm » : le « Fuchsturm de fer ».
Cette collecte patriotique est lancée le 16 octobre 1915, directement sur le site du Fuchsturm, au moment même où les hommes de l’IR 94 prennent position dans l’Oise, dans et aux abords de la Strelitz-Hohle.
Nos recherches semblent indiquer que cet Eiserner Fuchsturm se trouvait encore dans l’une des salles intérieures du Fuchsturm.
Pour conclure cette enquête, longue de presque cinq années pour les membres de l’ASAPE 14-18, le mystère de la « Tour du Renard » semble enfin pouvoir être levé.
À quelques centaines de kilomètres de leur terre natale, dans les profondeurs de la STRELITZ-HÖHLE, les hommes de l’IR 94 ont laissé bien davantage que de simples aménagements militaires. Sur les parois de craie, ils ont également laissé des fragments de leur propre histoire : WARTBURG, symbole de la Thuringe et de la mémoire luthérienne, puis le FUCHSTURM de Jena, monument familier dominant leur ville de garnison.
Ces représentations ne sont peut-être pas de simples souvenirs gravés par des soldats loin de chez eux. Leur présence, associée au contexte historique de 1915-1916, ouvre une lecture plus profonde : celle d’hommes qui, au cœur de cette guerre mondiale ont cherché à inscrire dans la pierre quelques repères de leur monde.

Le rapprochement entre la Fuchsturm-Stellung, identifiée à proximité du Pressentin-Johannssen-Tunnel, le Fuchsturm de Jena et la représentation rupestre découverte dans la STRELITZ-HÖHLE constitue aujourd’hui un faisceau d’indices particulièrement cohérent. Il permet surtout de comprendre que ces soldats n’avaient pas totalement quitté leur pays : ils en avaient emporté avec eux les noms, les symboles et les souvenirs…
Et peut-être est-ce là que réside le véritable intérêt de ces gravures… Car sous plusieurs mètres de terre, en plein cœur de la STRELITZ-HÖHLE, des soldats thuringiens ont choisi de reproduire sur une paroi calcaire une tour qui dominait autrefois leur horizon quotidien.
À 840 kilomètres de Jena, le Fuchsturm de la STRELITZ-HÖHLE renaissait ainsi, le temps d’une guerre, dans les entrailles de la France.

Ainsi, entre Wartburg, Leipzig et Iéna, c’est aussi une part de la mémoire des guerres napoléoniennes que ces soldats semblent avoir emportée avec eux jusque dans les profondeurs de l’Oise, plus d’un siècle après les combats qui avaient bouleversé leur terre natale…
✅ L’ASAPE 14-18 organise des visites privatives dans la STRELITZ-HÖHLE afin de découvrir ces traces rupestres. Prenez contact avec l’association pour organiser votre visite : 📧 asape1418@gmail.com






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