Dans l'ombre de l'Empire du Milieu : Levée de doute dans la Somme...
- Staff ASAPE

- 20 mars
- 8 min de lecture
En février dernier, suite à l’appel d’un propriétaire terrien, quelques membres de l’ASAPE se sont déplacés sur le théâtre de la Bataille de la Somme afin d’effectuer une levée de doute concernant plusieurs affaissements de surface sur un terrain privé.

En arrière ligne britannique et à proximité de la ville de Corbie (80), nous découvrons dans un site boisé privé, un volume conséquent de rejet de craie lié de toute évidence à la construction d’une ou plusieurs structures souterraines. Un rapide constat, permet d’évaluer le volume de rejet à presque 100m3. Ce dernier est bien supérieur au « classique » de 40m3 que nous pouvons encore retrouver sur les champs de bataille ici et là, qui est souvent lié à la présence d’un simple abri.
Entreposé en un seul point, ce volume côtoie trois affaissements de surface. Ces indices laissent peu de place aux doutes, quant à la présence d’un abri de stockage ou de cantonnement d’une dizaine de mètres de longueur. Deux de ces affaissements peuvent correspondre à des entrées/sorties de l’abri. Le troisième affaissement, plus important est situé en plein centre et peut signifier un effondrement de la structure.
Malheureusement, malgré un maillage assez conséquent de tranchées d’approvisionnements bien visibles sur les canevas de tirs britanniques de la période 1916-1918, rien n’indique la nature de cet abri sur ces cartes. Toutefois et compte tenu de la topographie du site (qui se trouve en contrepente d’un vallon), il est possible d’avancer l’hypothèse qu’il s’agisse ici d’un abri en lien avec une ou des positions d’artilleries britanniques.
Aucun aménagement en surface, typique d’une position d’artillerie, n’est toutefois relevé, mais cette zone a été réaménagée, après-guerre, d’après le propriétaire. Il est donc possible que les plateformes de tirs aient disparu.

Les seuls vestiges « 14-18 » découverts à même le sol, sont des piquets en fer sur lesquels sont fixés des isolateurs en porcelaine de grosse taille. Ces derniers peuvent dater de la présence britannique, comme être un « bricolage civil » d’après-guerre avec le matériel laissé sur place par les militaires.
Un grand nombre de ces piquets ou « queues de cochons » délimitent encore de nos jours les pâturages des agriculteurs qui exercent leurs métiers sur les anciens champs de bataille. Ces réutilisations peuvent toutefois réserver quelques surprises « de taille ».
Citons l’exemple sur notre secteur de l’Oise, d’un vestige de « Tankgewerth m1918 », le premier fusil anti-char allemand de l’histoire, mesurant 1m70 qui était utilisé en guise de poteau dans une pâture à vaches jusqu’il y a quelques années, avant d’être dérobé.
Sur notre site de la Somme, ces piquets peuvent servir à clôturer (parfois électriquement), les dépôts de munitions britanniques. Les cartes d’Etat major, laissent apparaitre que la vallée sert au transport des canalisations provisoires d’eau installées ici par les militaires afin d’acheminer l’eau potable vers le front. Il est donc probable qu’elle soit aussi utilisée pour le cheminement d’un réseau électrique, ou télégraphique et qui aurait comme support : ces piquets… Ceci n’est qu’une hypothèse, ces réseaux de liaisons et de communication télégraphiques apparaissent uniquement sur des cartes militaires bien spécifiques, dont nous ne disposons pas actuellement.

Ce qui a motivé le déplacement pour cette levée de doute dans la Somme d’une équipe ASAPE, c’est la présence avérée du corps des travailleurs chinois (C.L.C - Chinese Labour Corps), aux côtés des troupes du Commonwealth sur le secteur des trois effondrements…
En 1917, la jeune République de Chine, alors restée neutre dans le premier conflit mondial cherche désormais le moyen de participer à l’effort de guerre. La Chine souhaite alors avoir une place à la table des négociations en perspective de la fin du conflit. Les autorités chinoises, s’engagent alors à fournir au Royaume-Uni des troupes non combattantes afin de soutenir l’effort de guerre. Aujourd’hui encore il est difficile d’estimer le nombre exact de ces travailleurs Chinois venus en France, mais le chiffre le plus couramment présenté est de 150.000 hommes. Ce nombre reste toutefois à confirmer avec des études plus approfondies.

Les travailleurs du CLC sont des volontaires qui étaient liés par des contrats de trois à cinq ans négociés par un syndicat dans leur pays d’origine. Ces derniers vont être sous les ordres directs des Britanniques pour des tâches non combattantes sur le secteur du Nord-pas de-Calais et de la Somme.
Leurs principales activités sont la blanchisserie, la construction et réparation des lignes de chemin de fer, la manutention, le nettoyage des tanks britanniques, etc…. D’autres tâches plus ingrates vont leur être attribuées notamment le ramassage des cadavres du champ de bataille ou bien encore le déminage du terrain.
Sur le site étudié aujourd’hui par l’ASAPE 14-18, la mission du C.L.C, consistait principalement au chargement et déchargement des wagons, à la réparation des routes et ponts et au transport du matériel vers le front. Ce secteur est mentionné dans diverses sources françaises et britanniques comme étant un « secteur de transit & logistique » pour le C.L.C.
2067 chinois du C.L.C vont trouver la mort durant leurs engagements, notamment pendant les années 1918-1919 des suites de la grande épidémie de grippe espagnole. Plusieurs nécropoles du Commonwealth présentent dans leurs rangées, quelques tombes de ces travailleurs. C’est notamment le cas du village situé à proximité immédiate de notre site souterrain, dans lequel plusieurs tombes chinoises sont recensés, mais c’est à Noyelles-sur-Mer qu’une nécropole leur est complètement consacrée, regroupant 838 tombes.
Toutefois, d’après les archives, en aucune manière les hommes du C.L.C sont liés au creusement d’abris souterrains. Tout au plus, ils sont affectés à la réalisation de quelques tranchées de liaisons et cela toujours loin du front. Leurs contrats stipulent d’ailleurs qu’ils ne seront jamais déployés à moins de 16kms de la zone de combats. Ce qui n’est pas toujours respecté, notre site en étant le parfait exemple, se situe à moins de 10kms de la ligne de front…

Rappelons que les travaux souterrains, sont en générale sous la supervision de professionnels dans ce domaine… Pour les Britanniques : Les Royal Engineers, pour les Francais, le Génie et enfin pour les Allemands : les Pionniers.
Pour ce qui est de l’occupation d’abris souterrains par les hommes du C.L.C, leurs affectations se trouvant être toujours en arrière ligne, il n’y a pas forcement nécessité pour ces hommes, de s’enterrer dans des refuges, humides et instables afin d’être à l’abri de l’artillerie ennemie.
Cette situation ne s’applique que sur le premier réseau de défense (première, seconde et troisième ligne) voire sur le second système de défense situé à quelques kilomètres du no man’s land.

Dans les faits, les chinois du C.L.C vivent dans une vingtaine de camps, répartis sur le Nord de la France. Leurs conditions de vie ne sont pas bonnes et à l’intérieur de ces camps c’est un climat d’insécurité permanente ! Trafics de nourriture, d’alcool et rackets sont monnaies courantes.
Il est formellement interdit pour ces travailleurs de sortir de ces camps et de ce fait, toute relation avec les habitants de la région est en théorie bannie ! Les camps vont être le plus souvent gardés par des hommes en armes, et ils se trouvent souvent même clôturés.
C’est cette ambiguïté sur les missions attribuées aux C.L.C, qui nous a amené à collaborer pour cette levée de doute avec nos amis de l’Association A.R.R.R.A.S qui, par le passé, ont eu l’occasion d’étudier un campement chinois de la première guerre.
Parallèlement à cet engagement (militaire) chinois auprès des Britanniques, les Français vont également bénéficier de l’aide de ces travailleurs et cela dès 1916 via des contrats civils à durée déterminée. Les Français proposent un salaire d’un franc par jour pour des journées de 10h… 7jours sur 7 !

Les conditions de vie de ces chinois (sous contrats civils) ne sont guère meilleures que leurs camarades enrôlés avec le C.L.C. Ils vont être également « parqués » dans des camps et il leur est interdit d’avoir des contacts avec la population civile.
Fin 1918 et durant l’année 1919, ces travailleurs chinois vont, au côté des prisonniers allemands, participer au désobusage des champs de bataille. Une tâche, une nouvelle fois, ingrate et qui pour certains leur sera fatale.
Lorsque les Britanniques se retirent du front, une grande majorité des chinois regagnent leur pays d’origine mais d’autres souhaitent rester en France et vont occuper les fermes et habitations abandonnées tout en participant à la reconstruction des zones dévastées.
Différents récits judicaires découverts par l’ASAPE dans les archives de la Somme, révèlent le ressentiment de la population et de la classe politique contre ces étrangers durant ces années d’après-guerre :
« Le 26 janvier 1920 sont fusillés à la Citadelle d’Amiens trois des quatre Chinois condamnés à mort, le 14 novembre 1919, par le 1er Conseil de guerre de la 2e région, pour le double crime de Ponthoile, le quatrième ayant été gracié , tandis que Chang-Yu-Chi, l’un des auteurs du quadruple assassinat de Boutillerie, condamné à mort par la cour martiale britannique de Flixecourt le 5 mai 1919 et auteur d’autres crimes commis après qu’il s’est évadé du camp de Vecquemont, est passé par les armes le 14 février 1920 »
« Les sinistrés continuent pourtant à exprimer leur hostilité à l’égard des travailleurs chinois, dont le nombre est alors décroissant dans les régions dévastées, surtout après la révolte des travailleurs chinois de Péronne de janvier 1920, quand environ 200 d’entre eux empêchèrent la police d’appréhender trois des leurs, cantonnés au camp de La Chapelette, accusés d’avoir volé 2000 francs »
Dans ce contexte et alors qu’apparait pour la première fois l’idée d’un « péril jaune » sur le territoire national, le maréchal Pétain se plaint auprès du président du Conseil Georges Clemenceau, lui écrivant que les Chinois sont « une source constante d'incidents ». Bien que leur nombre décroit de mois en mois, on estime qu’environ 2000 d’entre eux vont rester sur le territoire français. Ce sont ces premiers Chinois, arrivés sur le sol français avec des contrats britanniques (CLC) ou français (contrats civils), qui seront à l’origine de la création de la toute première communauté chinoise parisienne.
- La série d’effondrements situés à la verticale d’un abri de grande taille est bien sur un secteur occupé par le CLC.
- Le site est à une distance raisonnable du front pour qu’un camp de travailleurs s’y installe et qu’ils participent aux tâches qui leur incombent.

Afin de découvrir la finalité de cet abri et pourquoi pas de possibles traces rupestres d’origine chinoise, il faudrait pour cela engager une grosse partie de la logistique ASAPE, afin d’accéder à l’intérieur de cet abri.
L’un des trois affaissements constatés, nous fait clairement penser que le plafond de l’abri est en cours d’effondrement ou déjà effondré. Ce qui complique le plan d’attaque pour une possible exploration du site.
Nous poursuivons donc nos recherches d’archives en vue de collecter le maximum de données sur ce site, afin de prendre la meilleure décision possible et cela dans la limite de nos capacités et dans des conditions de sécurité maximale.
Outre, le grand bol d’air frais picard pris avec nos collègues de l’Association A.R.R.R.A.S, à l’occasion de cette sortie dans la Somme, nous avons eu le plaisir de découvrir quelques belles traces rupestres sur un support peu courant : une porte de grange !
Habitués à faire l’inventaire des traces rupestres dans les carrières, tunnels et galeries de mines de notre secteur, nous n’avions encore jamais vu de traces rupestres en si bon état de conservation sur un support en bois. Le propriétaire lors de la rénovation de sa grange avait alors pris soin de préserver ce morceau d’histoire en le gardant précieusement dans un endroit sec.
110 ans après, ces traces laissées au fusain représentant entre autres Charlie Chaplin et le Kaiser donnent l’impression d’avoir été réalisées quelques mois plus tôt par un soldat britannique.Compte tenu de la grande popularité de l’acteur Charlie Chaplin durant l’année 1918, l’hypothèse que cette trace soit réalisée durant la dernière année de guerre nous parait cohérente.

1918 est également l’année de la sortie du film « Charlot soldat (Shoulder arms) », Chaplin y joue le rôle d’un Tommies dans les tranchées boueuses et constamment bombardées. Il y dénonce les atrocités de la guerre tout en offrant un divertissement.
Notons que dans la seconde partie de ce court métrage, Charlot capture le Kaiser… Ce scénario pourrait expliquer la trace rupestre du Kaiser laissée, par le même soldat, sur la porte juste à côté de celle de Chaplin…
Difficile de distinguer sur la trace rupestre, si Chaplin porte son célèbre « chapeau melon » ou un casque britannique de la première guerre mondiale. S’il s’agit bien d’un casque militaire, alors les traces rupestres de Charlie Chaplin et du Kaiser côte à côte sur cette porte de grange pourraient faire directement référence à ce film.
Une levée de doute comme nous les aimons, avec de belles rencontres, de belles histoires et de belles surprises. Nous vous tiendrons informés sur nos supports de la suite donnée à ce projet d’ouverture.




































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